La peinture tend à faire se mouvoir l’image fixe , bruisser la composition, et parfois même rendre compte de sensations sonores.  Le cinéma, lui,  essaie d’épaissir le mouvement dans le temps d’un plan. Je peins et je filme des choses qui me sont proches, les lieux où je scrute le paysage tapi sous le voile de la ville. Les compositions impensées des zones populaires où je m’installe en résidence.

Ce sont des portraits. Portrait d’un buisson, d’un lampadaire, d’une rambarde, d’une voiture. Ces choses peintes deviennent solides passées par l’outil peinture, elles acquièrent une densité, un caractère. Elles sont des étants dont on peut faire la rencontre. Comme je n’ai aucune imagination, je travaille avec ce qui me donne envie de peindre dans les lieux que je traverse. Ainsi le travail de peinture commence dès le moment où je suis attentive aux choses, à leur qualités picturale: forme, couleur, agencement, texture. Ce plaisir là je l’emporte à l’atelier et je peins.

La peinture a plus à faire avec la construction, avec la maçonnerie qu’avec la photo, qui l’encombre.

Elle se pose des questions de peinture la peinture: le cadre, la couleur, la lumière, et avec ça, elle en a pour des vies à user des peintres.

Castelli

A propos de la série « Port-de-Bouc » de Nathalie Hugues

Ces peintures ont en commun le fait d’être des vues de Port-de-Bouc, des « vedute » on pourrait dire, bien que le fait de les appeler comme ça serait un peu grotesque, car les « vedutes » du XVIIIème siècle ont un caractère scientifique et très détaillé quelque peu énervant qui ici est absent. Mais gardons ce mot, « vedute », dans le sens de « ce qui est vu », ce qui est perçu comme dans un instant, la vibration d’un moment.

Ces sont des bouts, des fragments, comme les pièces d’une grande scénographie qu’on aurait démonté et mis en stockage dans un grenier. Cette scénographie démontée est peut-être Port-de-Bouc, ville comme d’autres et pourtant unique, et qui possède un caractère qui lui est propre, sa propre substance visuelle.

Ces peintures ne sont pas toutes pareilles. Il y a un changement, une évolution, qui correspond aussi au temps qui passe, un déplacement ou un mouvement qu’on peut suivre au fur et à mesure, presque chronologiquement. Des premières peintures, plus détaillées, plus dans l’observation d’un espace et d’une composition des formes relativement claires, aux dernières qui sont décidément plus brutes, avec une matière qui se fait plus présente, envahissante, débordante, jusqu’à dans la nuit et le grossissement du détail, c’est tout un trajet qui se dessine.

Malgré l’aspect au premier abord paisible, ces peintures possèdent toutes quelques chose d’incongru, un élément perturbateur qui se glisse dans l’espace de l’après-midi paisible de la ville : un bâton sans raison, une plante trop grasse, une plateforme de béton. Ou sinon, une légère exagération de certains traits, comme si certains objets prenaient une dimension, une importance qui dépasse leurs possibilités réelles (et en disant cela ils deviennent déjà des personnages de fiction). Ou bien, une perspective étrange et presque maladroite. La présence de quelque chose qui ne tourne pas rond, comme une distorsion, comme l’impression qu’il faut cligner des yeux.

Cette incongruité, ces amalgames, ces contradictions, cela ressemble curieusement à la situation d’une ville comme Port-de-Bouc, à son énergie, son atmosphère. Et pourtant sur une toile ce n’est pas pareil, il y a quelque chose qui dépasse ce constat, qui devient un sentiment, une façon de voir la ville comme un territoire hanté, presque possédé par des multiples présences.

Si on regarde donc d’un peu plus près ont découvre une série de petits événements picturaux, qui sont comme des faits-divers. Ces sont des aberrations, des reliefs, des absurdités. Les objets ou les lieux ont perdu leur emploi, leur fonction. « Le maçon a encore frappé » n’est pas seulement le titre d’une de ces toiles, c’est aussi une constante d’un territoire, comme celui de Port-de-Bouc, parsemé de constructions étonnantes (on dit « maçon », mais on pourrait ajouter l’urbaniste, l’ingénieur… tout type de figure qui s’acharne sur le territoire). Cela pourrait être presque une dénonciation politique, sauf qu’ici le maçon et le peintre sont alliés, ou mieux : le peintre a englouti le maçon, il a pris le résultat du travail du maçon et il en a fait des peintures. Résultat étonnant, presque comique, car ce travail d’ingestion n’est pas glauque, n’est pas morne, n’est pas mortifiant.

Et puis, il y a la couleur. Ça vibre, ça donne envie de participer, avec les yeux, à cette vitalité, à cette vibration. Parmi ces couleurs, il y en a une qui se fait particulièrement présente, particulièrement insistante, qui revient sans cesse comme une obsession: c’est le vert. Le vert est ici le lieu de toutes les expérimentations, des métamorphoses, des débordements. Robert Walser parle du vert comme d’une couleur «terriblement sérieuse, une couleur sacrée. Une couleur effroyable, une couleur qui est avertissement et question, une couleur divine. Le blanc, par exemple, sourit, le jaune caresse. Pourquoi y a-t-il des chats noirs et blancs et pas verts ? Et voilà, et pourquoi les yeux ont-ils parfois des reflets verts ? Le vert sort en rampant la nuit depuis les viscères de la terre, il se montre partout, partout, semblable à un sombre pressentiment.»

Voilà, c’est aussi de cela dont il s’agit. Une inquiétude vitale, un sentiment à la fois discret et évident, chuchoté et débordant. Un tendresse aussi, une tendresse exubérante pour les choses qu’on regarde, le travail des hommes, les crispations de la nature,

Est-ce qu’on pourrait pas aussi qualifier ces peintures comme de « natures mortes » ? Mortes ? C’est un mot injuste. En anglais c’est mieux puisque on dit « still life » : la vie tranquille ; immobile… Il s’agirait alors de « moving life » ou encore « sparkling life » : des vies pétillantes. La voiture garée dans « Port de Bouc : Paradise sans permis» est saisie dans une grimace insolente, et les fenêtres derrière elle semblent ses complices. La structure rouge de « Port de Bouc 2 » paraît comme un étranger qui prend la parole au milieu d’une assemblé de plantes, qui lui sont peut-être hostiles, méfiantes, et gardent leur distance. Les deux arbres sauvagement peints dans « Port de Bouc 5 » ouvrent un espace à travers lequel, tout au fond, on entrevoit peut-être une porte : ils semblent garder cette ouverture comme des gardiens, ils sont costauds, impavides, solennels… il y a beaucoup de choses qu’on peut remarquer.

Voilà donc : des objet-personnages : une voiture, une balustrade, un mur, une plante. Ils sont à la fois ridicules et puissants. Ils ont l’air d’avoir étés oubliés sur place, et pourtant ils gardent un fond de fierté, d’irrévérence, de pugnacité. Ce ne sont pas des vues fugaces, pas du tout. Ce sont au contraires des visions qui durent, qui s’installent dans un temps, sans pour autant devenir rigides, mortes. Ces figures, ces choses, elles existent, elles sont toujours là, elles reviennent nous hanter ou bien attendent en silence notre prochaine visite.

NICOLA BERGAMASCHI